Wi-Fi contre 6G
La bande de fréquences comprise entre 6 et 7 GHz cristallise aujourd’hui l’une des plus vives tensions du secteur des télécommunications. D’un côté, les défenseurs du Wi-Fi plaident pour une extension des bandes non licenciées afin d’accompagner le déploiement du Wi-Fi 7. De l’autre, les opérateurs mobiles et les équipementiers télécoms revendiquent l’attribution de cette ressource spectrale pour préparer l’arrivée de la 6G. Cette confrontation technique, économique et réglementaire dessine les contours de la connectivité sans fil des prochaines décennies.
Un spectre radioélectrique aux ressources limitéesLe spectre radioélectrique constitue une ressource naturelle rare dont l’exploitation répond à des règles strictes établies par les autorités nationales et internationales. Chaque attribution de fréquences, de licence telecom opérateur mobile, engage durablement les choix technologiques et industriels d’un territoire. La bande haute des 6 GHz représente un espace particulièrement convoité en raison de ses propriétés physiques remarquables. Ces fréquences offrent un compromis idéal entre capacité de transmission élevée et couverture acceptable pour les usages indoor et outdoor de proximité.
La partie basse de la bande 6 GHz, située entre 5925 et 6425 MHz, a déjà été ouverte au Wi-Fi dans plusieurs pays dont les États-Unis et certains États membres de l’Union européenne. La question qui agite désormais les instances réglementaires concerne la partie haute, entre 6425 et 7125 MHz. Cette portion du spectre fait l’objet d’âpres négociations entre les différentes parties prenantes de l’écosystème numérique.
Les décisions prises aujourd’hui détermineront la nature des services sans fil disponibles pour les entreprises et les particuliers dans les années 2030. Elles influenceront également les stratégies d’investissement des industriels et la compétitivité des économies nationales dans le domaine des technologies de communication.
Les arguments techniques du camp Wi-FiL’industrie du Wi-Fi met en avant plusieurs arguments pour justifier l’attribution de la bande haute des 6 GHz aux technologies sans licence. Le premier concerne la saturation croissante des bandes de fréquences actuellement disponibles pour le Wi-Fi. Les bandes 2,4 GHz et 5 GHz connaissent une congestion importante dans les environnements denses tels que les immeubles résidentiels, les centres commerciaux ou les zones d’activité tertiaire.
Le Wi-Fi 7, dont le déploiement a débuté en 2024, exploite des canaux de 320 MHz pour atteindre des débits théoriques supérieurs à 40 Gbps. Cette technologie nécessite des espaces spectraux conséquents que seule la bande 6 GHz peut fournir sans contrainte. Les défenseurs du Wi-Fi soulignent que cette norme répond aux besoins croissants en bande passante liés à la multiplication des terminaux connectés, au développement de la réalité virtuelle et augmentée, ainsi qu’aux applications professionnelles gourmandes en données.
L’argument économique pèse également dans la balance. Le modèle du Wi-Fi repose sur l’absence de licence d’exploitation, ce qui permet un déploiement rapide et peu coûteux des infrastructures. Les entreprises et les particuliers peuvent installer leurs propres équipements sans négocier avec un opérateur. Cette démocratisation de l’accès aux hautes performances sans fil favoriserait l’innovation et réduirait la fracture numérique.
La Wi-Fi Alliance, qui regroupe les principaux acteurs du secteur, estime que l’impact économique mondial du Wi-Fi dépasse les 3500 milliards de dollars annuels. Cette industrie génère des millions d’emplois et structure une chaîne de valeur qui s’étend de la conception de semi-conducteurs à la fabrication d’équipements grand public.
Les ambitions de la sixième génération mobileLes promoteurs de la 6G défendent une vision radicalement différente de l’utilisation optimale de la bande haute des 6 GHz. Selon eux, les réseaux cellulaires de nouvelle génération nécessitent des ressources spectrales homogènes et étendues pour déployer leurs fonctionnalités avancées. La 6G, dont la standardisation débutera vers 2026 pour un lancement commercial prévu aux alentours de 2030, ambitionne des performances exceptionnelles avec des débits de pointe dépassant 1 Tbps et des latences inférieures à la milliseconde.
Ces objectifs réclament l’exploitation de bandes larges et continues. Les opérateurs mobiles arguent que le modèle licencié garantit une qualité de service prévisible et une gestion optimisée des interférences, ce que ne permet pas le déploiement anarchique du Wi-Fi. Ils mettent en avant les investissements colossaux consentis pour le déploiement des infrastructures mobiles et la nécessité de rentabiliser ces efforts par l’accès à de nouvelles ressources spectrales.
L’Union internationale des télécommunications a identifié plusieurs bandes de fréquences candidates pour la 6G, dont la portion haute des 6 GHz figure en bonne place. Les études techniques menées par les équipementiers télécoms démontrent que cette bande permettrait de supporter les cas d’usage avancés envisagés pour la 6G, notamment les communications holographiques, le pilotage de véhicules autonomes ou les applications industrielles ultra-fiables.
La course technologique entre grandes puissances économiques constitue également un moteur puissant. La Chine, la Corée du Sud, le Japon et les États-Unis ont engagé des programmes de recherche massifs sur la 6G. L’attribution du spectre 6 GHz aux réseaux cellulaires pourrait conférer un avantage stratégique dans cette compétition mondiale pour le leadership technologique.
Des positions réglementaires contrastées selon les zones géographiquesLa Conférence mondiale des radiocommunications de 2023 a révélé des divergences profondes entre les différentes régions du globe. Les États-Unis ont adopté une position favorable au Wi-Fi en ouvrant l’ensemble de la bande 6 GHz aux technologies sans licence dès 2020. Cette décision a permis l’émergence rapide d’un écosystème d’équipements Wi-Fi 6E puis Wi-Fi 7 sur le marché américain.
L’Union européenne affiche une position plus nuancée. La Commission européenne a autorisé l’utilisation de la bande basse des 6 GHz pour le Wi-Fi tout en réservant sa décision concernant la partie haute. Les États membres restent divisés entre les partisans d’une harmonisation avec le modèle américain et ceux qui privilégient une réservation pour les futurs réseaux mobiles.
Plusieurs pays européens, notamment la France et l’Allemagne, plaident pour un partage dynamique du spectre qui permettrait une coexistence entre Wi-Fi et réseaux cellulaires grâce à des mécanismes techniques d’évitement d’interférences. Cette approche séduisante sur le papier soulève toutefois des défis complexes de mise en œuvre.
Les pays asiatiques adoptent des stratégies variées. La Chine tend à privilégier l’attribution aux réseaux mobiles pour soutenir ses champions nationaux des télécommunications. La Corée du Sud et le Japon étudient des solutions hybrides qui pourraient combiner les deux approches selon les zones géographiques et les types d’usage.
Les enjeux économiques et industriels de cette batailleAu-delà des considérations techniques, la bataille des 6 GHz oppose deux modèles économiques et deux visions de l’organisation des télécommunications. Le secteur des opérateurs mobiles représente des centaines de milliards d’euros d’investissements annuels dans les infrastructures réseau. Ces acteurs défendent un modèle centralisé où la gestion professionnelle du spectre garantit la qualité et la sécurité des communications.
L’écosystème Wi-Fi rassemble quant à lui une constellation d’acteurs allant des géants de l’électronique grand public aux fabricants de semi-conducteurs en passant par les intégrateurs de solutions professionnelles. Des acteurs comme Bisatel Telecom, qui déploient des solutions Wi-Fi pour les entreprises et les opérateurs de réseaux virtuels, suivent avec attention l’évolution de ces débats réglementaires qui impactent directement leurs activités.
La question du retour sur investissement constitue un nœud gordien. Les opérateurs mobiles doivent amortir les coûts pharaoniques de déploiement de la 5G avant d’envisager sereinement les investissements dans la 6G. L’accès à de nouvelles bandes de fréquences représente pour eux une opportunité de développer de nouveaux services premium et de diversifier leurs revenus.
À l’inverse, les promoteurs du Wi-Fi soulignent que leur modèle génère de la valeur économique sans ponction sur les finances publiques ni sur les budgets des consommateurs. L’absence de coûts de licence favorise l’innovation et permet aux petites structures d’expérimenter de nouveaux services sans barrière à l’entrée prohibitive.
Les scénarios de cohabitation technique envisageablesFace à l’impossibilité apparente de trancher définitivement entre les deux camps, plusieurs scénarios de compromis émergent des travaux des ingénieurs et des régulateurs. Le partage géographique du spectre constitue une première piste. Cette approche consisterait à réserver certaines zones géographiques au Wi-Fi et d’autres aux réseaux cellulaires selon les besoins locaux et les contraintes de déploiement.
Le partage temporel représente une deuxième option technique. Des mécanismes automatisés permettraient d’allouer dynamiquement les ressources spectrales aux différentes technologies en fonction de la demande instantanée. Cette solution nécessite toutefois des développements technologiques sophistiqués et une coordination étroite entre les différents systèmes.
Le partage vertical du spectre constitue une troisième voie explorée par les chercheurs. Cette approche consisterait à diviser la bande haute des 6 GHz en sous-bandes dédiées respectivement au Wi-Fi et à la 6G, avec des zones de garde pour prévenir les interférences. L’inconvénient majeur réside dans la fragmentation des ressources disponibles qui limiterait les performances de chaque technologie.
Les systèmes de détection et d’évitement automatique des interférences, déjà utilisés dans d’autres bandes de fréquences, pourraient être adaptés aux 6 GHz. Ces mécanismes permettraient une cohabitation opportuniste où chaque technologie exploite les ressources temporairement disponibles. La complexité et le coût de mise en œuvre constituent néanmoins des freins importants à cette solution.
Une décision aux conséquences durablesLa bataille de la bande haute des 6 GHz ne se résoudra pas par un simple arbitrage technique. Elle engage des choix de société sur l’organisation future des télécommunications et sur l’équilibre entre modèles centralisés et décentralisés. Les décisions prises dans les prochaines années par les régulateurs nationaux et internationaux façonneront durablement le paysage de la connectivité sans fil.
L’issue de ce conflit dépendra autant des rapports de force politiques et économiques que des arguments techniques. Les lobbys industriels déploient des moyens considérables pour influencer les décideurs, tandis que les autorités de régulation tentent de préserver l’intérêt général et l’équilibre entre les différents usages du spectre.
Une certitude demeure cependant dans cette confrontation technologique. La demande en connectivité sans fil continuera de croître exponentiellement dans les prochaines décennies. Qu’elle soit satisfaite par le Wi-Fi, par les réseaux cellulaires ou par une combinaison des deux, cette soif de débit et de réactivité nécessitera une gestion intelligente et prospective des ressources spectrales disponibles.