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Neuromarketing de l'ombre e-commerce

e-comm, retard des commerçants avec l'ia
Date Communiqué de Presse : 13 février 2026
Neuromarketing de l’ombre : les interfaces manipulatrices sous le feu des régulateurs européens en 2026

En partenariat avec Kiwezo

Après les amendes record infligées par la CNIL à Google (325 M€) et Shein (150 M€) en septembre 2025 pour des mécanismes de consentement trompeurs, la Commission européenne prépare pour fin 2026 un Digital Fairness Act destiné à interdire les « dark patterns » — ces techniques d’interface qui exploitent les biais cognitifs des utilisateurs pour orienter leurs choix à leur insu, du bandeau cookies à l’abonnement piège.

97 % des sites européens utilisent des dark patterns

Le chiffre donne le vertige. Selon une étude de la Commission européenne publiée en 2024, environ 97 % des sites web et applications les plus populaires en Europe recourent à au moins une pratique perçue par les utilisateurs comme un dark pattern. Ces techniques de conception trompeuse — bouton « Accepter tout » proéminent face à un « Refuser » quasi invisible, cases précochées, parcours de désabonnement labyrinthiques — ne relèvent pas du hasard. Elles sont le produit d’une ingénierie comportementale directement inspirée des neurosciences.

Le terme « dark pattern » a été forgé par le chercheur en UX Harry Brignull, qui l’a depuis renommé « deceptive design ». Le principe est constant : exploiter les biais décisionnels documentés par les sciences cognitives — biais de statu quo, aversion à la perte, effet d’ancrage — pour orienter le comportement de l’utilisateur dans un sens favorable à l’éditeur, mais contraire à ses intérêts. Le concept est détaillé sur Wikipédia.

La CNIL passe à l’offensive en 2025

L’année 2025 a marqué un tournant dans l’application du droit. Le 3 septembre, la CNIL a prononcé deux sanctions historiques. Google a écopé de 325 millions d’euros d’amende pour des mécanismes de consentement biaisés lors de la création de compte et pour des publicités déguisées dans Gmail. La même date, Shein a été sanctionné à hauteur de 150 millions d’euros pour des cookies qui continuaient de se déposer après que l’utilisateur avait cliqué sur « Refuser tout ».

Ces décisions ne sont pas isolées. En décembre 2025, American Express a été condamné à 1,5 million d’euros pour des cookies publicitaires activés malgré le refus explicite de l’utilisateur. L’éditeur de Vanity Fair France (Condé Nast) a reçu une amende de 750 000 euros pour des cookies présentés comme « strictement nécessaires » sans information suffisante. La trajectoire est claire : la CNIL ne contrôle plus seulement la présence d’un bandeau, mais évalue la capacité réelle de l’utilisateur à exercer un choix libre.

Un arsenal juridique en construction à Bruxelles

Le cadre réglementaire européen se structure progressivement. Le Digital Services Act (DSA) interdit déjà les interfaces manipulatrices sur les plateformes en ligne (article 25). L’AI Act prohibe les techniques subliminales et les systèmes d’IA exploitant les vulnérabilités des utilisateurs. Le RGPD exige un consentement « libre, éclairé et univoque », ce qui invalide de facto les designs trompeurs.

Mais ces textes restent fragmentés. C’est pourquoi la Commission européenne, sous l’impulsion du commissaire Michael McGrath, prépare le Digital Fairness Act (DFA), attendu pour le quatrième trimestre 2026. Ce règlement vise à harmoniser les interdictions de dark patterns à travers l’ensemble du droit de la consommation numérique : abonnements pièges, prix décomposés (drip pricing), conceptions addictives, marketing d’influence non transparent et personnalisation exploitative. Le Parlement européen a publié en 2025 une analyse soulignant l’absence de définition juridique commune des dark patterns dans le droit de l’Union.

En France, le cadre est renforcé par la directive européenne sur les services financiers à distance, transposée en droit national avec application au 19 juin 2026, qui interdit explicitement les dark patterns dans les interfaces de souscription de contrats financiers en ligne.

Les neurosciences au service du design manipulateur

Ce qui distingue les dark patterns du simple marketing agressif, c’est leur fondement scientifique. Les techniques utilisées sont directement issues de la recherche en neurosciences et en économie comportementale. Une étude publiée en 2025 dans Behavioural Public Policy (Cambridge University Press) démontre que tous les groupes de consommateurs sont vulnérables aux dark patterns, quel que soit leur niveau de revenus, d’éducation ou d’âge. Les chercheurs concluent que les restrictions larges, telles que celles du DSA, sont justifiées car la vulnérabilité n’est pas limitée à des profils spécifiques.

Les mécanismes exploités sont bien identifiés : le biais de défaut (les utilisateurs conservent les options précochées), l’inertie (le chemin le plus simple l’emporte toujours), l’aversion à la perte (des messages comme « Vous risquez de perdre des fonctionnalités » poussent au consentement), et le confirm shaming (formulations culpabilisantes du type « Non merci, je préfère rater cette offre »).

L’ANSSI et Cybermalveillance.gouv.fr alertent sur le fait que ces techniques facilitent également les campagnes de phishing et de fraude en ligne, en habituant les utilisateurs à cliquer sans lire.

Le coût réel pour les entreprises

Les sanctions financières ne sont que la partie visible. En 2025, le réseau mondial GPEN (Global Privacy Enforcement Network) a mené un audit de plus de 1 000 sites et applications : la quasi-totalité présentait au moins un deceptive design pattern, avec environ 40 % de pratiques d’obstruction et 57 % rendant l’option la moins protectrice la plus visible.

En Californie, les nouvelles réglementations du CCPA/CPRA, entrées en vigueur le 1er janvier 2026, interdisent explicitement les dark patterns dans les interfaces de gestion de la vie privée. Honda a été sanctionné à hauteur de 632 500 dollars pour un parcours de refus nécessitant un clic de plus que le parcours d’acceptation — un seul clic d’écart.

Pour les acteurs du e-commerce et des services numériques, le message est clair : la conformité ne se joue plus au niveau du code juridique, mais au niveau du design d’interface. Les opérateurs de télécommunications, les MVNO et les fournisseurs de services internet sont directement concernés, notamment pour les parcours de souscription d’abonnements mobiles et de consentement aux cookies. L’ARCEP intègre ces problématiques dans ses travaux sur l’expérience utilisateur et la transparence des offres, tandis que le BEREC examine les pratiques de conception des interfaces de gestion des abonnements au niveau européen.

Vers un design éthique : la fin du neuromarketing de l’ombre ?

Des alternatives émergent. Certaines entreprises font de la transparence un avantage concurrentiel : bandeaux de consentement symétriques, options de refus en un clic, microcopy non manipulatrice. L’ADEME encourage ces approches dans le cadre de la sobriété numérique, tandis que l’ENISA recommande l’intégration de critères de privacy by design dès la conception des interfaces.

Les publications spécialisées, de L’Usine Digitale à ZDNet France, rapportent un intérêt croissant pour le fair pattern design, une discipline naissante qui applique les mêmes connaissances en neurosciences au service de l’utilisateur plutôt que contre lui. Le ministère de l’Économie rappelle les obligations des professionnels en matière de loyauté commerciale en ligne, et data.gouv.fr publie les jeux de données relatifs aux sanctions de la CNIL.

Le neuromarketing de l’ombre n’est pas mort. Mais en 2026, il opère dans un environnement juridique qui se referme progressivement. La question n’est plus de savoir si les dark patterns seront interdits, mais comment les entreprises s’adapteront à un monde où le design éthique devient une obligation légale.

Sources
  • CNIL — Sanctions Google (325 M€), Shein (150 M€), American Express (1,5 M€), Condé Nast (750 000 €), septembre-décembre 2025
  • Commission européenne — Digital Fairness Act, consultation et calendrier (Q4 2026)
  • Parlement européen — Étude « Regulating dark patterns in the EU: Towards digital fairness » (2025)
  • Cambridge University Press — « Dark patterns and consumer vulnerability », Behavioural Public Policy (2025)
  • GPEN — Audit mondial 2025 sur les deceptive design patterns
  • California Privacy Protection Agency — Réglementations CCPA/CPRA, entrée en vigueur 1er janvier 2026
  • Osborne Clarke — Analyse du Digital Fairness Act et des dark patterns (juillet 2025)
  • Digital Services Act (DSA), article 25 — Interdiction des interfaces manipulatrices
  • AI Act — Prohibition des techniques subliminales (articles 5(1)(a) et (b))
  • CNIL — Mises en demeure sur les bandeaux cookies trompeurs (2024-2025)
  • Directive européenne sur les services financiers à distance — Transposition nationale, application 19 juin 2026
  • Ketch / Seresa — Analyses des dark patterns dans les bandeaux de consentement (2025-2026)
  • Wikipédia — Article « Dark pattern »