Accès Internet en Asie et en Chine : Split tunneling, eSIM.
Par Josselin Baussay, consultant technologies – En partenariat avec Bisatel Telecom
Entre Grand Firewall chinois, couverture cellulaire inégale et réglementations locales sur le chiffrement, le cadre expatrié en Asie en 2026 doit assembler un écosystème de connectivité multi-couches pour garantir la continuité de ses communications professionnelles. Voici la configuration testée et recommandée par les spécialistes du terrain.
Un problème à trois dimensions : censure, couverture, conformitéL’Asie est le continent où la connectivité professionnelle pose le plus de défis simultanés. En Chine, le Grand Firewall bloque Google Workspace, Slack, WhatsApp et la majorité des services cloud occidentaux. Au Vietnam et au Myanmar, des restrictions similaires, bien que moins systématiques, perturbent régulièrement l’accès aux outils collaboratifs.
Parallèlement, la couverture cellulaire reste très hétérogène dès que l’on quitte les mégapoles. Les provinces indonésiennes, les régions montagneuses du Laos ou les zones rurales indiennes ne disposent souvent que d’une 3G intermittente. Enfin, les réglementations sur le chiffrement et l’importation de matériel de communication varient d’un pays à l’autre, ce qui complique la standardisation d’un kit unique.
Face à cette complexité, la solution ne réside pas dans un seul outil, mais dans une architecture de connectivité en couches, chacune couvrant un scénario spécifique.
Couche 1 : l’eSIM régionale, socle de la connectivité Internet nomade pour les business TravelL’eSIM constitue la première brique du kit. Un forfait régional Asie couvrant 15 à 30 pays permet au cadre expatrié d’être connecté dès la descente d’avion, sans chercher un comptoir SIM à l’aéroport. Le marché de l’eSIM voyage a atteint 1,8 milliard de dollars en 2025 (Juniper Research), et l’adoption croît de près de 50 % par an en Asie du Sud-Est, en Corée du Sud et en Malaisie.
Les forfaits régionaux offrent des enveloppes de 1 Go à l’illimité, sur des durées de 3 à 90 jours. La bascule entre réseaux partenaires (SoftBank au Japon, AIS en Thaïlande, Globe aux Philippines) s’effectue automatiquement, sans intervention manuelle. Plus de 51 % des smartphones certifiés en 2024 sont désormais compatibles eSIM.
Avantage méconnu pour la Chine : une eSIM rattachée à un opérateur étranger route le trafic data via les serveurs de l’opérateur d’origine, ce qui contourne partiellement le Grand Firewall sans nécessiter de VPN. Cette propriété fonctionne uniquement sur le réseau mobile, pas en Wi-Fi. Les entreprises qui déploient des solutions eSIM centralisées pour leurs flottes de terminaux peuvent ainsi provisionner les profils à distance avant chaque déplacement.
Couche 2 : en Chine : le VPN obfusqué avec split tunnelingL’eSIM ne suffit pas en Chine dès que le collaborateur se connecte à un réseau Wi-Fi local (hôtel, centre de conférences, coworking). Le trafic passe alors par les FAI chinois et le Grand Firewall reprend le contrôle. C’est là qu’intervient le VPN à obfuscation.
Les protocoles d’obfuscation (Lightway chez ExpressVPN, StealthVPN chez Astrill, serveurs obfusqués chez NordVPN) déguisent le trafic VPN en trafic HTTPS classique pour échapper à l’inspection approfondie des paquets (DPI). Les tests réalisés depuis Pékin et Shanghai au premier trimestre 2026 indiquent des taux de succès de connexion de 70 à 90 % sur les serveurs Hong Kong, Japon et Singapour.
Le paramètre clé à configurer est le split tunneling : les applications chinoises (WeChat, Alipay, Didi, Amap) doivent transiter en dehors du tunnel VPN pour fonctionner correctement, tandis que les services occidentaux (Gmail, Slack, Teams, Zoom) passent par le tunnel chiffré. Sans cette séparation, les applications de paiement locales peuvent dysfonctionner ou refuser les transactions.
⚠ Règle critique : Installer et tester le VPN avant d’entrer en Chine. Les sites des fournisseurs VPN et les app stores sont bloqués sur le territoire. Installer au minimum deux VPN différents (un principal, un backup) et sauvegarder les liens miroirs hors ligne.
Couche 3 : le téléphone satellite, filet de sécurité ultime permettant d’accéder Internet
Lorsque la couverture cellulaire et l’internet par satellite LEO ne sont pas disponibles — provinces reculées, sites industriels isolés, zones sinistrées — le téléphone satellite reste le dernier recours pour la voix et les SMS.
Trois réseaux se partagent le marché. Iridium (66 satellites LEO) offre la seule couverture réellement mondiale, y compris les pôles et les océans. Thuraya couvre l’Europe, l’Asie, l’Afrique et le Moyen-Orient avec des terminaux plus abordables et un modèle Android dual-SIM (X5-Touch). Inmarsat (satellites géostationnaires) se distingue par la stabilité de sa connexion et une autonomie de batterie de 8 heures en communication.
Pour un cadre expatrié en Asie, le Thuraya X5-Touch présente un intérêt spécifique : il fonctionne à la fois comme smartphone Android classique sur les réseaux GSM et bascule en mode satellite d’un simple geste. Le budget d’entrée se situe autour de 700 euros pour le terminal, avec des forfaits prépayés à partir de 40 euros par mois.
Le tableau récapitulatif du kit de connectivité 2026Le schéma suivant synthétise les cinq composantes d’un kit complet, avec les modèles de référence, les budgets indicatifs et les scénarios d’usage.
Équipement
Fonction
Modèle de réf.
Budget
Quand l’utiliser
eSIM régionale Asie
Data 4G/5G multi-pays
Airalo, Holafly, Saily
5–50 €
Couche principale : connexion immédiate dès l’atterrissage
VPN obfusqué
Contournement censure, chiffrement
ExpressVPN, NordVPN, Astrill
4–15 €/mois
Chine, Vietnam, Myanmar — accès Google, Slack, Teams
Routeur Wi-Fi portable
Partage connexion multi-appareils
GL.iNet Beryl AX, Netgear Nighthawk M6
100–300 €
Conférences vidéo, équipe de 2-3 personnes en déplacement
Téléphone satellite
Voix/SMS hors couverture
Thuraya X5-Touch, Iridium 9575
700–1 300 €
Zones blanches, provinces reculées, backup urgence
Terminal Starlink Mini
Internet satellite LEO haut débit
Starlink Mini (<3 kg)
~300 € + abo
Site temporaire, événement hors infrastructure fixe
Le coût total d’un kit complet (hors terminal Starlink) se situe entre 850 et 1 700 euros à l’achat, auxquels s’ajoutent 50 à 100 euros mensuels en abonnements. Pour les entreprises qui envoient régulièrement des collaborateurs en Asie, une stratégie de connectivité internationale permet de mutualiser les équipements et de négocier des tarifs groupe.
Cybersécurité : les réflexes à intégrer dans chaque couche du VPNChaque composante du kit doit être pensée sous l’angle de la sécurité des données. L’eSIM provenant d’un fournisseur de confiance réduit le risque d’interception par rapport à une SIM locale achetée au comptoir d’un aéroport. Le VPN doit appliquer un chiffrement AES-256 et respecter une politique stricte de non-conservation des journaux (no-log). Le routeur Wi-Fi portable doit être configuré avec un mot de passe WPA3 et, idéalement, un client VPN intégré au firmware.
En 2026, les réglementations sur la cybersécurité se durcissent partout : directive NIS2 en Europe, loi PIPL en Chine, Digital Personal Data Protection Act en Inde, Cybersecurity Act révisé à Singapour. Le cadre expatrié doit intégrer la conformité réglementaire dans sa routine quotidienne : ne pas stocker de données sensibles en local, utiliser un bureau virtuel (virtual desktop) pour accéder aux fichiers d’entreprise, et changer ses mots de passe au retour de chaque déplacement.
Enfin, il est recommandé de désactiver le Wi-Fi et le Bluetooth lorsqu’ils ne sont pas utilisés, d’éviter les bornes de recharge publiques (risque de juice jacking) et de ne jamais se connecter à des comptes sensibles depuis un ordinateur partagé (business center d’hôtel, cybercafé).
Un équipement qui évolue avec l’écosystème satelliteCe kit n’est pas figé. La couche satellite LEO évolue rapidement : Starlink a réduit ses tarifs en Asie du Sud-Est début 2026 (de 99 à 69 $/mois) et prépare ses satellites de troisième génération pour la fin d’année. Amazon Project Kuiper prévoit un lancement commercial au second semestre 2026. Eutelsat OneWeb déploie 100 satellites de deuxième génération fabriqués par Airbus.
Pour le cadre expatrié, la tendance est claire : la redondance entre connectivité terrestre (eSIM + VPN) et connectivité spatiale (satellite LEO ou téléphone satellite) deviendra la norme d’ici deux ans. Les entreprises qui anticipent cette convergence dans leur politique de mobilité internationale possèdent un avantage opérationnel mesurable : moins de temps perdu en réunion interrompue, moins de risques de fuite de données, et une continuité d’activité garantie, quelle que soit la destination.